Le Blog de Nicolas Beretti

Avec de l'entrepreneur et de l'auteur à l'intérieur

Préface de Franck Frommer

A une époque où des consultants pressés peuvent publier une note et faire basculer un pays dans la faillite, il n’est guère étonnant qu’un logiciel qui aligne des listes illustrées sommairement de quelques images puisse également faire perdre des guerres ou licencier des milliers de personnes… 

Experts des agences de notations, stratèges des grandes entreprises, généraux d’état-major, leurs décisions sont le plus souvent prises sur la base de paquets de slides PowerPoint à l’argumentaire aussi puissant qu’un aphorisme de maître Yoda du style : « La peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance. » L’omniprésence du logiciel est devenue telle qu’elle a poussé, en avril 2010, le général Mattis du corps des marines américains à lancer un cri d’alarme, dans le très sérieux New York Times, affirmant que PowerPoint rendait stupide…

Travaillant depuis une vingtaine d’années dans le domaine de la communication et  des nouvelles technologies, j’ai été moi-même assez tôt confronté à ce mode de communication : après en avoir été le propagateur naïf et enthousiaste, j’en suis devenu la victime tour à tour consentante, fataliste puis révoltée… Je me souviens, tout ému, de la magie de ces présentations du début des années 1990 où étaient accumulées sans aucune hiérarchie et/ou sens esthétique mais avec une exaltation enfantine, textes minuscules et animés, cliparts puérils, photos floues, sons crachotants,…  Je me rappelle surtout aujourd’hui de ces séances interminables et hypnotiques où un sinistre orateur, lisant une à une ses slides, essaie péniblement d’empêcher un auditoire captif de s’assoupir lors de la « reprise des débats » à 14h30…

Au fil des années, cet outil de vente – plutôt pratique et rapide – est devenu l’unique moyen de communication dans les organisations : entreprises, institutions, administrations, écoles, voire églises, prétoires et même en famille… plus aucun domaine n’échappe à la vampirisation de PowerPoint. C’est l’outil indispensable pour diffuser un message, faire des propositions, expliquer, échanger, former, enseigner. Or fabriquer une présentation prend beaucoup de temps, d’énergie et de réflexion pour des résultats rarement séduisants, souvent contestables, et toujours indigents, les formats imposés par le logiciel obligeant invariablement à simplifier, résumer, schématiser.

En écrivant La Pensée PowerPoint, j’ai  voulu comprendre pourquoi et comment il fonctionnait aussi efficacement au point de devenir omniprésent et indispensable. Sous les effets conjugués de crises économiques et politiques successives, de la globalisation, du règne de la communication et du consumérisme, de la financiarisation de l’économie, les entreprises ont modifié leurs modes d’organisation. Dans les années 1990, on n’y parle plus que de client, de qualité, de performance, de réactivité, de simplicité, de performance. Transversalité, mobilité, rentabilité, productivité deviennent les valeurs cardinales des sociétés qui réussissent. Les équipes se mobilisent autour de projets. Le top management est conseillé par des bataillons d’experts qui recommandent lors de multiples comités, réunions, débriefings, des solutions décalquées de leurs missions précédentes… Avec sa langue, ses formalisations, son esthétique, sa rhétorique, PowerPoint est le support idéal et universel du management par projet.

En quelques années, le « sachant » en PowerPoint est devenu une perle rare et courtisé. Les dirigeants s’entourent ainsi d’ « executive assistant », petites mains qui, entre une note, deux comptes rendus ou un discours, peuvent transformer les profondes réflexions stratégiques de leur boss en quelques slides « dynamiques » aux couleurs de la société. Tout jeune cadre frais émoulu des écoles de commerce doit donc être un as de la slide. A tel point qu’un rapport remis en 2010 à Valérie Pécresse – alors ministre de l’Enseignement supérieur – sur l’emploi des filières Sciences humaines, considérées parfois comme des « usines à chômeurs » – insistait sur la maîtrise de PowerPoint comme un « plus » pour être embauché…

Cette enquête m’a surtout permis de rendre compte des effets pervers induit par l’usage inconsidéré de PowerPoint tant pour les argumentaires que pour les décisions prises sur la base de ce dispositif. On peut en effet pressentir que cet usage intensif et sans esprit critique aura forcément des conséquences discursives voire cognitives sur nos façons de réfléchir et de penser dans un futur proche. A l’instar de la lecture numérique, le support « ppt » devient un agent d’influences, valorisant un style de représentations particulier, qui innerve d’une façon ou d’une autre l’essentiel des activités humaines. En un mot PowerPoint instille un type de discours, une grammaire, une formalisation, des modèles qui deviennent universels (ce qu’on appelle une doxa). Le discours « contraint » par l’usage de PowerPoint devient ainsi le vecteur idéal du déploiement d’une certaine idéologie néolibéral. Ces modèles ne sont plus discutés, critiqués ou évalués. Ils sont acceptés car jugés légitimes, dominants car planétaires. Sans un certain degré d’esprit critique, l’usage de PowerPoint demeure toujours aussi dangereux pour l’esprit d’autant plus qu’il n’existe quasiment rien pour le remplacer…

Enfin, on pouvait le penser jusqu’à ce livre. On peut en effet remercier Nicolas Beretti d’avoir poursuivi et enrichi le travail de déconstruction afin de démontrer toute l’inadéquation de ce mode de communication pour l’expression et l’exercice de l’intelligence collective. Ayant découvert son travail – un mémoire de master – à l’automne 2010, j’ai trouvé ironique que cette nouvelle « charge » provienne d’un haut lieu institutionnel où se déploie à satiété cette forme de communication et cette doxa «publicitaire».

Nicolas Beretti a prolongé sa réflexion en donnant des conseils pour éviter les pièges du logiciel puis a cherché des alternatives, des solutions de rechange, répondant ainsi à l’une des questions qui me fut souvent posée lors de la sortie de mon livre : si PowerPoint est à ce point toxique, que suggérez-vous pour le remplacer ? Ce n’était pas mon sujet : peu m’importait en effet de savoir comment faire une bonne présentation. Des rayons entiers de librairies virtuelles ou pas et des milliers de spécialistes répondent à cette question. Je souhaitais comprendre pourquoi toute action, projet, décision devenaient affaire d’exhibition, de spectacle, de performance, de boniment ; qu’on arrête de penser que toute activité, toute décision, tout projet n’est pas forcément résumable en 3 enjeux, 2 missions, 4 objectifs et 5 actions… Et qu’enfin vitesse, simplification et divertissement sont parfois tout le contraire d’intelligence, d’efficacité et d’échanges…

Le livre de Nicolas Beretti va dans le même sens et même au-delà puisqu’il parvient à relever un triple défi : démontrer les impasses du logiciel, les contourner, et enfin proposer d’autres pistes de présentation. Le tout non sans humour et avec un réel sens pratique.

Franck Frommer

Auteur de La Pensée PowerPoint, Enquête sur un logiciel qui rend stupide, La Découverte.