Frères d’armes

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{Note : j’avais cet article en tête depuis longtemps. Je ne m’étais pas autorisé à l’écrire avant, et encore moins à le publier, parce que d’une part c’est difficile de partager ses vulnérabilités, et d’autre part je ne veux surtout pas que ce blog tombe dans le pathos du type qui se plaint et parle de son petit nombril. Mais c’est un article impossible à écrire sans se dévoiler, au moins un petit peu. Et je crois qu’il y a quelque temps, si j’étais tombé sur ces quelques lignes, ça m’aurait fait du bien. Donc si ces mots réconfortent ou donnent un peu d’espoir à ceux qui n’en ont plus, tant mieux. A vous qui êtes dans les ténèbres en ce moment, courage. Tenez bon. Il fait toujours plus sombre juste avant l’aube.}

*****

Tous les humains ont plus ou moins un truc qui cloche. Tous. Parfois, une période de paix peut s’installer, et alors tout va bien ; mais la plupart du temps, en silence, sans s’épancher sur les réseaux sociaux, les gens luttent contre leurs démons. On oublie souvent à quel point chacun d’entre nous mène un combat intérieur. A quel point chacun est un soldat de la vie, en première ligne sur le front de ses propres batailles. Personne ne s’en vante jamais, et personne ou presque ne partage ses peurs, ses névroses, ou ses blessures les plus profondes sur les réseaux sociaux. On fait même plutôt l’inverse. Alors forcément, on finit par oublier qu’elles existent et qu’elles nous concernent tous. Et ça, c’est problématique.

Ce combat peut être d’ordre médical, financier, familial ou psychologique, et peut être plus ou moins intense suivant les personnes ou suivant les moments de la vie. Mais s’il y a un principe universel, c’est bien que tous les humains, tous, ont des boulets psychologiques accrochés aux pieds, dont ils ont parfois conscience – et parfois non. Modèles comportementaux dysfonctionnels hérités de l’éducation (aucun parent n’est parfait), causés par les traumatismes de la vie (à un moment ou un autre, la vie se charge de vous mettre à genoux), ou causés par un souci sur le patrimoine génétique initial, ces boulets pèsent. Parfois très lourds, sans qu’on le sache.

Au quotidien, vous avez peut-être l’impression que les autres, là, dehors, vont bien et qu’ils n’ont pas de problème, qu’ils ont un job qu’ils aiment, une vie dont ils sont contents, bref, que pour eux tout est facile. Assis dans un café, j’ai plus de facilité à envier ces autres, qui rient et discutent de choses insignifiantes, qu’à imaginer qu’eux aussi sont en lutte. Le truc, c’est qu’il est très probable que ces autres pensent exactement la même chose de vous. Pour eux, vous êtes ces autres pour qui tout semble si simple. Ils n’ont aucune idée de votre combat, de vos souffrances, de vos espoirs, comme vous n’avez aucune idée des leurs. Il m’a fallu sacrément du temps pour commencer à comprendre cette réalité (là, c’est la partie où je vous parle rapidement de ce que j’ai vécu, même si je ne suis pas du tout à l’aise avec ça. Mais si ça peut aider un seul d’entre vous à aller mieux, alors ça aura voulu la peine de l’écrire). 

Il a fallu que je tombe moi aussi à genoux dans cette boue, face contre terre, que je lâche les armes et libère les larmes, pour découvrir ce visage de la vie humaine que je ne connaissais pas. J’ignorais qu’on pouvait tomber aussi violemment au sol, j’ignorais à quel point mon sentiment de force et d’invulnérabilité étaient de monstrueuses illusions, illusions que j’avais patiemment construites pendant des années, sans même m’en rendre compte. Je pensais, auparavant, que les gens qui craquaient, les gens qui pleuraient, les gens qui souffraient, étaient faibles. Qu’ils n’avaient pas la force de caractère nécessaire. Moi, j’avais affronté la mort – du moins, je le croyais – , et si je n’avais pas craqué, c’est que j’étais plus fort que les autres. Et que donc, je n’avais pas besoin d’aller affronter quoique ce soit, puisque je l’avais déjà vaincu. Quelle erreur !

Pendant que je m’escrimais ainsi, inconsciemment, à éviter ce combat, l' »ennemi » se renforçait. Mois après mois, année après année, mon évitement, ma fuite, lui a laissé le temps de devenir plus fort. Jusqu’au jour où son attaque a été tellement violente et tellement soudaine que je n’ai absolument rien pu faire. Et je suis tombé, face contre terre, absolument terrifié, sans rien comprendre de ce qui m’arrivait. Plus de 15 ans après le décès de ma maman, je me suis pris le retour de flamme que j’avais soigneusement évité, soigneusement enfoui profondément, très profondément. J’ai payé les intérêts d’une dette émotionnelle que j’avais contractée 15 ans auparavant. 15 ans d’intérêts cumulés, ça fait cher, car les taux, à la Banque de la Vie, sont plus élevés qu’au Crédit Agricole. Et quand on a pas de quoi payer, cette Banque de la Vie se charge de vous mettre à genoux, et proprement – elle sait y faire.

Je pensais pouvoir me relever tout seul, m’en sortir tout seul, comme d’habitude, mais cette dette émotionnelle, augmentée de ses intérêts sur 15 ans, était devenue tout bonnement impossible à rembourser. Je n’ai pas réussi à me relever. Pour la première fois de ma vie, je n’étais pas assez fort. Pas cette fois. La réalité, c’est que sur le coup, cet épisode m’a presque totalement détruit. Toutes mes croyances semblaient fausses, tout ce que j’étais semblait comme s’effondrer de l’intérieur. Je sentais, littéralement, que je coulais, chaque jour un peu plus, et que je ne pouvais rien faire pour remonter. Je me voyais sombrer vers un abîme d’un noir d’encre, qui m’aspirait toujours plus loin. Je ne comprenais rien à ce qu’il m’arrivait, et je ne voyais aucune lumière au bout de ce tunnel de noirceur. Ne rien comprendre à ce qui m’arrivait, sans avoir la moindre lueur d’espoir que ça allait s’arrêter, c’était, je crois, le plus terrifiant. Crises d’angoisse à répétition, rythme cardiaque jamais apaisé, peur immense et inexplicable 24h/24h, jamais une seconde de bien-être, même relatif, rien pour apaiser cette souffrance intérieure paroxystique…Je me suis lancé dans des dizaines examens médicaux pour déceler une éventuelle intoxication ou un problème hormonal ou une tumeur cérébrale, mais personne n’a rien trouvé, évidemment (et heureusement). Mais j’avais tellement besoin qu’on m’explique ce qui m’arrivait que j’en étais réduit à souhaiter qu’ils trouvent un truc médical : au moins, j’aurais eu une raison, une explication rationnelle à cet état atroce. Mais j’ignorais encore qu’en matière d’émotions, la raison n’a pas grand chose à dire…

Si vous aussi vous êtes coincés là-dedans, vous vous reconnaîtrez dans ces mots. Certains m’ont parlé de burn-out émotionnel, de décompensation violente, de deuil en retard…Sincèrement je ne sais même pas ce que c’était. Et aujourd’hui, je m’en moque bien, tiens. Mais à vous qui êtes peut-être « dans le dur » en lisant ces mots, gardez en tête une seule phrase, comme une boussole pour retrouver la lumière : rien n’est permanent. Ça aussi, ça va passer. Je vous le garantis (la preuve!).

Bref, au bout de plusieurs semaines à lutter, j’ai fini par appeler à l’aide, pour la première fois de ma vie. Il a fallu que j’ose avouer, que j’ose m’avouer, que je n’étais pas assez fort. Que j’avais besoin d’aide, même si je n’avais aucune idée de ce que cela signifiait. Et cette main que je tendais, alors que j’étais allongé face contre terre sur mon propre champs de bataille, criblé de balles et terrorisé, mes proches l’ont saisie. Ma famille l’a saisie. Mon meilleur pote l’a saisie. Et aucun d’entre eux ne l’a lâchée, jusqu’à ce que je puisse à nouveau remarcher. Evidemment, j’ai accepté aussi de l’aide plus conventionnelle, d’abord pour retrouver une vie « normale », puis pour lancer le processus de cicatrisation. Quand on découvre le concept d’émotions avec 15 ans de retard, c’est bien de se faire un peu aider au début…

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Jamais je n’oublierai ceux qui ont été là pour moi dans cette « nuit noire de l’âme ». « Merci » n’est pas un mot suffisamment fort pour leur faire honneur.  En découvrant ma propre vulnérabilité, j’ai alors pu voir la leur. Et celle de tous les autres êtres humains. Cette épreuve m’a littéralement ouvert les yeux sur une réalité dont j’ignorais tout : les « autres humains », ceux qui craquent, ceux qui pleurent, ceux qui n’en peuvent plus, ceux qui sont à bout, ceux qui mettent fin à leurs jours, ils ne sont pas faibles, ils sont affaiblis, parce qu’ils luttent de toutes leurs forces, à chaque instant, contre leurs propres démons intérieurs, sur leur propre champs de bataille. 

Prendre conscience de cette réalité humaine – le fait que nous sommes tous un peu cassés, un peu à genoux, un peu terrifiés, je trouve ça extrêmement nécessaire. C’est, d’une part, le premier pas vers l’empathie, compétence sociale indispensable à un monde moins cruel, et d’autre part, c’est finalement plutôt rassurant de savoir qu’on est tous dans le même bateau, dans la même bataille. Qu’on est pas seul à lutter.

Quand on commence à comprendre que chacun est le soldat de sa propre bataille, alors on commence à voir l’autre non comme un inconnu ou pire, un ennemi, mais comme un frère d’armes. À un frère d’armes, on ne rejette pas la main qu’il nous tend, on l’aide à porter son barda, on l’aide à se relever quand il est blessé. Demandez à un inconnu ou à un collègue de travail quelles luttes il mène dans sa propre vie. S’il vous répond honnêtement, votre relation d’humain à humain se transformera instantanément, pour toujours. Vous ne serez plus en train de parler à côté de la machine à café ou dans la rue, mais vous serez à ses côtés, sur ce champ de bataille universel dans lequel on patauge tous. Vous serez devenus frères d’armes.

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Ces mains qui ont saisi la mienne lorsque j’étais au sol sont celles de « soldats de la vie » qui ont, eux aussi, été blessés au combat, et se sont relevés, sans doute aidés par d’autres mains. Et c’est ainsi, j’imagine, depuis la nuit des temps. Si un jour vous tombez vous aussi sous le feu des combats de votre propre bataille, osez demander de l’aide. Alors seulement, vous les verrez, ces mains qui vous relèveront. Vous découvrirez, vous aussi, vos frères d’armes. Ils vous tendront la main. Ils vous relèveront. Quand vous serez remis, encore plus fort qu’avant car conscient de vos vulnérabilités, devenez l’un d’entre eux à votre tour. Vous pourriez bien sauver quelqu’un, vous aussi. 

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PS: en rédigeant cet article, j’écoutais en boucle, évidemment, cette chanson :

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